Ăpinard đł #77 - L'eau qui dort
Investir dans l'eau douce : oĂč en est vraiment l'Europe ?
Hello đł
Avec la quantitĂ© dâeau qui est tombĂ©e ces derniers jours, je me suis dit que ça faisait un bon sujet Ă creuser ici.
Jâavais dĂ©jĂ Ă©crit une premiĂšre Ă©dition sur lâeau douce qui dressait le constat : eau polluĂ©e, rĂ©seaux vieillissants, pĂ©nuries plus frĂ©quentes.
Et je tâavais laissĂ© sur le bord de la piscine avec une question sans rĂ©ponse : est-ce que tout ça peut devenir une opportunitĂ© dâinvestissement ?
La rĂ©ponse courte : oui, mais câest compliquĂ©.
La rĂ©ponse longue : câest cette Ă©dition.
Parce que lâeau, câest peut-ĂȘtre le secteur qui cumule le plus de contradictions : une ressource qui manque et qui dĂ©borde, des infrastructures en Ă©tat de dĂ©labrement et des acteurs qui font des profits records, une rĂ©glementation qui se durcit et des pollueurs qui ne paient toujours pas.
On va voir ensemble :
Pourquoi lâEurope sâapprĂȘte Ă engager des centaines de milliards dans ses tuyaux
Les technologies qui transforment la gestion de lâeau
Comment investir concrĂštement
Ce que les fonds eau ne te disent pas
Letâs Go !
Gaël
PrĂȘt·e Ă passer de la lecture Ă lâaction ?
đ Explore les archives dâĂpinard đł des pĂ©pites Ă (re)dĂ©couvrir.
đ Partage, un clic, un dĂ©clic.
đ§ Un trou bĂ©ant dans les finances europĂ©ennes de lâeau
Commençons par mettre les chiffres sur la table.
LâEurope investit actuellement environ 55 milliards dâeuros par an dans ses infrastructures dâeau. Câest Ă©norme, sauf que selon la Commission europĂ©enne elle-mĂȘme, il en faudrait 78 milliards. Le dĂ©ficit annuel : 23 milliards dâeuros.
Pour la France seule, lâUnion des Industries de lâEau (UIE) chiffre ce manque Ă 4,6 milliards dâeuros par an.
Traduction concrÚte : pour renouveler entiÚrement les canalisations françaises, il faudrait 165 ans.
Sauf que nos tuyaux ont une durĂ©e de vie de 50 Ă 80 ans et la moitiĂ© des 900 000 km de canalisations date dâavant 1972.
RĂ©sultat : 1 milliard de mÂł dâeau potable disparaĂźt chaque annĂ©e dans les fuites françaises. Câest la consommation de 18 millions dâhabitants.
Et la France nâest pas la pire Ă©lĂšve : la Bulgarie perd plus de 60 % de son eau dans ses rĂ©seaux, lâIrlande 53 %, lâItalie 42 %.
Pourquoi est-ce que jâouvre sur ces chiffres ? Parce quâils expliquent pourquoi des programmes dâinvestissement massifs arrivent, et pourquoi ils sont incontournables.
La Banque EuropĂ©enne dâInvestissement a lancĂ© en 2025 un programme de 15 milliards dâeuros sur trois ans dĂ©diĂ© Ă lâeau, avec lâobjectif de mobiliser 25 milliards supplĂ©mentaires du cĂŽtĂ© privĂ©. En Angleterre, le rĂ©gulateur Ofwat a validĂ© en dĂ©cembre 2024 un programme 104 milliards de livres sur 5 ans (environ 123 milliards dâeuros), en hausse de 77 % par rapport au cycle prĂ©cĂ©dent. Le plus grand programme dâinvestissement dans lâeau de lâhistoire britannique.
Ces dĂ©cisions sont prises. Lâargent se met en mouvement. La question, câest qui en bĂ©nĂ©ficie.
âŁïž Le choc PFAS : une facture de plusieurs centaines de milliards
Si le vieillissement des réseaux est un problÚme lent et prévisible, les PFAS constituent un choc bien plus brutal.
Depuis le 12 janvier 2026, la directive europĂ©enne eau potable impose une limite de 0,1 ”g/L pour la somme de 20 PFAS dans lâeau du robinet. Ces âpolluants Ă©ternelsâ que lâon trouve dans les poĂȘles antiadhĂ©sives, les emballages alimentaires, les mousses anti-incendie, les textiles impermĂ©abilisants ne se dĂ©gradent pas naturellement.
Ils sâaccumulent dans lâeau, les sols, les organismes vivants, les nappes phrĂ©atiques.
Le coĂ»t cumulĂ© dâune mise en conformitĂ© complĂšte dâici 2050 ? JusquâĂ 1 700 milliards dâeuros selon la Commission europĂ©enne.
En France, la loi Thierry (loi du 27 fĂ©vrier 2025) interdit les PFAS dans les cosmĂ©tiques, les farts de ski et les vĂȘtements Ă partir de 2026, et instaure une redevance pollueur-payeur de 100 ⏠par 100 grammes de PFAS rejetĂ©s.
ProblĂšme 1 : Les poĂȘles antiadhĂ©sives ne sont pas visĂ©es (merci les lobbys)
ProblĂšme 2 : dix mois aprĂšs la promulgation de la loi, cette redevance nâest toujours pas appliquĂ©e.
Résultat : ce sont les usagers et les collectivités qui financent la dépollution, pas les industriels responsables.
Par exemple, le SEDIF (Syndicat des Eaux dâĂle-de-France, 4 millions dâusagers) investit 1 milliard dâeuros pour Ă©quiper ses trois usines en nanofiltration et osmose inverse.
Le surcoĂ»t pour chaque usager : 0,40 âŹ/mÂł, soit environ 4 ⏠de plus par mois sur la facture.
đ§ Des technologies qui changent la donne
Ce contexte dĂ©primant cache en rĂ©alitĂ© une dynamique dâinnovation remarquable et notamment en France (Cocorico).
La détection de fuites par IA (ou par analyse de données).
Le marchĂ© mondial du âsmart water managementâ pĂšse 18 milliards de dollars en 2025 et devrait doubler dâici 2030 (+14 % de croissance annuelle selon Mordor Intelligence). La startup française Leakmited, fondĂ©e en 2019, illustre parfaitement cette tendance. Son algorithme, entraĂźnĂ© sur plus dâun million de fuites et 300 000 km de rĂ©seau, rĂ©duit de 70 % le pĂ©rimĂštre dâintervention en isolant les zones critiques.
Son chiffre dâaffaires a Ă©tĂ© multipliĂ© par 7 en un an.
Son modÚle commercial est audacieux : pas de performance mesurée, pas de rémunération.
Lâirrigation intelligente.
Lâagriculture reprĂ©sente 70 % des prĂ©lĂšvements mondiaux et 58 % de la consommation nette en France en Ă©tĂ©. Deux startups françaises attaquent ce marchĂ©. Weenat (Nantes) a levĂ© 8,5 millions dâeuros en sĂ©rie C en avril 2024 et revendique 32 millions de mÂł Ă©conomisĂ©s en 2023 avec ses 10 000 sondes.
Sencrop, rachetée par Isagri fin 2024, fédÚre 30 000 agriculteurs avec un réseau de 35 000 stations météo, plus dense que celui de Météo France dans le domaine agricole.
Ces deux acteurs vont mĂȘme plus loin, parce quâils permettent de rĂ©duire lâĂ©pandage de produit phytosanitaire, et limites donc la pollution en amont.
La réutilisation des eaux usées traitées (REUT).
Câest peut-ĂȘtre le domaine oĂč le retard français est le plus criant. La France rĂ©utilise moins de 1 % de ses eaux usĂ©es traitĂ©es (8,4 milliards de mÂł rejetĂ©s chaque annĂ©e), contre 14 % pour lâEspagne et 85 % pour IsraĂ«l.
Ici aussi les choses bougent. En VendĂ©e, le projet Jourdain fait figure de pionnier : premier projet europĂ©en de rĂ©utilisation indirecte pour lâeau potable (les eaux usĂ©es des Sables-dâOlonne, affinĂ©es puis acheminĂ©es vers un lac qui alimente une usine dâeau potable). En mars 2025, lâĂtat a autorisĂ© le rejet des eaux affinĂ©es dans la retenue, un signal rĂ©glementaire dĂ©cisif.
đ Investir dans lâeau : le bon, le moins bon et le piĂšge
Les valeurs cotées : des fondamentaux solides, des nuances importantes
Le secteur de lâeau prĂ©sente des caractĂ©ristiques dĂ©fensives rares : demande inĂ©lastique, monopoles naturels rĂ©gulĂ©s, revenus rĂ©currents et faible corrĂ©lation avec les cycles Ă©conomiques. En revanche, elles sont Ă©minemment soumises aux risques politiques, lâĂtat ou les collectivitĂ©s Ă©tant souvent leur premier client.
Veolia (VIE.PA) est le grand acteur français. CA de 44,7 milliards dâeuros en 2024 (+5 % organique), rĂ©sultat net courant record Ă 1,53 milliard (+14,6 %), dividende autour de 4 Ă 4,7 %. La position de Veolia est solide, mais lâentreprise nâest pas Ă lâabri du mouvement de remunicipalisation qui ronge progressivement son portefeuille contractuel en France (on y revient plus bas).
Ă lâinternational, Xylem (XYL) est devenu le leader mondial du âwater technologyâ aprĂšs sa fusion avec Evoqua en 2023. CA de 8,6 milliards de dollars, spĂ©cialiste du traitement et de la mesure de lâeau. Son offre dĂ©diĂ©e aux data centers, lancĂ©e fin 2025, cible un marchĂ© Ă©mergent : un seul grand data center peut consommer 19 millions de litres dâeau par jour pour son refroidissement. Microsoft a vu sa consommation dâeau augmenter de 34 % entre 2021 et 2022 avec lâessor de lâIA.
Les ETF : attention Ă ce quâon achĂšte vraiment
Câest ici que ça se complique.
Morningstar a publiĂ© en mars 2025 une analyse qui a douchĂ© les amateurs dâinvestissement dans lâeau : en moyenne, les fonds europĂ©ens labellisĂ©s âeauâ ne tirent que 32 % de leurs revenus dâactivitĂ©s directement liĂ©es Ă lâeau et Ă lâassainissement. Les deux tiers proviennent dâindustriels diversifiĂ©s pĂ©riphĂ©riques.
Autrement dit : si tu achĂštes un ETF eau pensant tâexposer purement au secteur, tu prends souvent une exposition bien plus floue.
Les principaux ETF disponibles depuis la France :
iShares Global Water (IH2O), ~2 milliards dâeuros dâencours, performance cumulĂ©e sur 5 ans autour de +52 %, non Ă©ligible PEA
Amundi MSCI Water ESG (WATU), ~1,6 milliard dâeuros, performance comparable, non Ă©ligible PEA
Amundi PEA Eau, le seul ETF eau éligible PEA (réplication synthétique), performance comparable
Du cĂŽtĂ© des fonds actifs, Pictet Water reste la rĂ©fĂ©rence : 7,7 milliards dâeuros dâencours, Article 9 SFDR, pionnier du secteur depuis 2000. Performance annualisĂ©e 5 ans dâenviron 5,85 %, mais frais Ă 1,99 %/an â Ă comparer avec les ETF.
đĄ Un point de vigilance : les fonds eau ont sous-performĂ© les marchĂ©s larges en 2023-2024 (-5,6 milliards dâeuros de dĂ©collecte en Europe), principalement Ă cause de la remontĂ©e des taux. Les fondamentaux restent intacts, mais lâhorizon compte.
Le non-cotĂ© : des portes dâentrĂ©e accessibles
Pour ceux qui veulent sortir des marchĂ©s cotĂ©s, lâeau est aussi un univers dâinvestissement en infrastructure et en private equity â avec des profils de risque/rendement trĂšs diffĂ©rents des ETF et avec un minimum de 100K⏠dâinvestissement.
Go Capital Sustainable Water est un fonds de private equity français dédié aux PME de la chaßne de valeur eau : traitement, détection de fuites, réutilisation, efficience industrielle.
Il faut avoir un horizon de placement long (+ de 10 ans), mais on bĂ©nĂ©ficie dâune exposition directe Ă la dynamique de marchĂ© dĂ©crite plus haut.
Quaero Infrastructure gĂšre quant Ă lui des stratĂ©gies dâinfrastructure europĂ©enne, avec des positions sur les actifs rĂ©gulĂ©s de lâeau et de lâassainissement, des actifs Ă revenus stables, peu corrĂ©lĂ©s aux marchĂ©s, et dont la rentabilitĂ© est justement renforcĂ©e par les programmes dâinvestissement massifs en cours.
đĄ Ces vĂ©hicules sont gĂ©nĂ©ralement rĂ©servĂ©s aux investisseurs professionnels ou avertis, avec des tickets dâentrĂ©e importants. Si tu es particulier, la consultation dâun conseiller en gestion de patrimoine sâimpose avant dây accĂ©der.
â ïž Ce quâil faut regarder de prĂšs avant dâinvestir
La remunicipalisation : un risque réel
Entre 2000 et 2018, 106 communes françaises ont repris la gestion de lâeau en rĂ©gie publique. La gestion publique est passĂ©e de 28 % Ă environ 40 % de la population desservie.
Le cas parisien (Eau de Paris, 2010) est documentĂ© : baisse de 8 % du prix de lâeau dĂšs la premiĂšre annĂ©e, rĂ©vĂ©lation que les opĂ©rateurs avaient constituĂ© 210 millions dâeuros de provisions largement inutilisĂ©es. Fait notable : aucune collectivitĂ© remunicipalisĂ©e nâest revenue en arriĂšre.
Cette Ă©rosion de la base contractuelle française est un risque structurel, mĂȘme si les grands groupes compensent Ă lâinternational.
Le paradoxe de la sobriété
Les services dâeau fonctionnent Ă 80-90 % de coĂ»ts fixes. Or la consommation dâeau en France a baissĂ© de 20 % en vingt ans. Plus les politiques de sobriĂ©tĂ© rĂ©ussissent, moins les opĂ©rateurs encaissent de revenus sur leur infrastructure. Les prix doivent donc monter pour couvrir les coĂ»ts fixes â ce qui freine la sobriĂ©tĂ©. Un cercle vertueux qui se mord la queue.
Les agences de lâeau elles-mĂȘmes sont sous pression : elles reversent 370 millions dâeuros par an Ă lâOffice Français de la BiodiversitĂ©, et leur assiette de redevances se contracte mĂ©caniquement.
La question de qui paie la dépollution
On lâa Ă©voquĂ© : la redevance pollueur-payeur PFAS est symbolique et non appliquĂ©e. La VallĂ©e de la chimie Ă Lyon concentre la problĂ©matique : le site Arkema/Daikin de Pierre-BĂ©nite a rejetĂ© environ 3,5 tonnes de PFAS par an dans le RhĂŽne. Le plus grand procĂšs civil europĂ©en contre les PFAS sâest ouvert en fĂ©vrier 2026 Ă Lyon (192 requĂ©rants, 36,5 millions dâeuros de dommages demandĂ©s). Le coĂ»t de dĂ©pollution estimĂ© : 2 milliards dâeuros sur 20 ans.
Eau de Paris a portĂ© plainte contre X en mars 2025 pour identifier les responsables des contaminations aux PFAS dans ses sources. Le rĂ©seau Amaris (40+ collectivitĂ©s) dĂ©nonce un ârenversement de la chaĂźne de responsabilitĂ©â. Ce dĂ©bat nâest pas terminĂ© et il peut remodeler la rentabilitĂ© des opĂ©rateurs.
Conclusion
La thÚse investissement eau douce en Europe repose sur des fondamentaux solides : une ressource sous pression croissante, des infrastructures dont le renouvellement a été reporté pendant des décennies, et un cycle réglementaire PFAS qui force des dépenses massives dans les cinq prochaines années.
Mais investir dans lâeau, câest aussi investir dans un secteur oĂč le risque politique est permanent, oĂč le principe pollueur-payeur ne fonctionne pas encore vraiment, et oĂč le paradoxe de la sobriĂ©tĂ© menace les revenus des opĂ©rateurs Ă mesure que leurs politiques rĂ©ussissent.
Et comme toujours, le diable est dans les détails.
Dis-moi ce que tu en as pensĂ© đ
On se retrouve le mois prochain pour une nouvelle édition.
PS 1 : Si tu souhaites ĂȘtre accompagnĂ©(e) dans tes investissements, viens nous en parler ici
PS 2 : Toutes les éditions précédentes sont dispos ici.
đ
GaĂ«l đł
â ïž Et pour finir : Je voudrais te rappeler quâici tu ne trouveras pas de conseils d'investissement ni de recommandations personnalisĂ©es. Ces informations sont impersonnelles, uniquement Ă but informatif et pĂ©dagogique et ne sont pas adaptĂ©es aux besoins d'investissement d'une personne spĂ©cifique.Tu dois aussi garder en tĂȘte quâinvestir dans des actifs cotĂ©s ou non cotĂ©s comporte un risque de perte partielle ou totale des montants investis ainsi qu'un risque d'illiquiditĂ©.Et enfin, le traitement fiscal dâun investissement dĂ©pend de la situation individuelle de chacun. Souviens-toi que les performances passĂ©es ne prĂ©jugent pas des performances futures.

