Ăpinard đł#74 - HydrogĂšne : bulle, baffes et (vraies) promesses
Comment un secteur survendu sâest Ă©crasé⊠et oĂč il reste encore du potentiel utile.
Hello đł
FĂ©vrier 2025. Nikola Corporation, lâancienne star de lâhydrogĂšne valorisĂ©e 30 milliards de dollars en 2020, dĂ©pose le bilan. Quelques semaines plus tĂŽt, Shell annule son mĂ©ga-projet norvĂ©gien dâhydrogĂšne bleu, faute de demande. BP abandonne 18 projets dâun coup. Les actions de Plug Power, Ballard et Nel ASA ont perdu 85 Ă 95% de leur valeur depuis 2021.
Pourtant, il y a encore quatre ans, lâhydrogĂšne Ă©tait prĂ©sentĂ© comme le âcouteau suisseâ de la transition Ă©nergĂ©tique. Les gouvernements promettaient 300 Ă 400 milliards de dollars dâinvestissements publics. Les politiques parlaient de rĂ©volution. Les cours de Bourse sâenvolaient.
Alors, comment en est-on arrivĂ© lĂ ? Entre le rĂ©cit et la rĂ©alitĂ©, il y a eu collision. Et câest la physique qui a gagnĂ©.
Cette Ă©dition dĂ©crypte lâĂ©cart entre ce quâon nous a racontĂ© et ce qui se passe vraiment dans le secteur de lâhydrogĂšne.
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Le rĂ©cit : quand lâhydrogĂšne allait tout rĂ©soudre
Retour en 2020-2021. Pandémie, Accord de Paris, plans de relance verte.
LâhydrogĂšne sâimpose dans tous les discours comme LA solution pour dĂ©carboner.
Et tout y passe : les voitures, les camions, les bateaux, les avions, le chauffage des maisons, lâindustrie lourde.
H2 : La molécule miracle qui va sauver le climat.
LâUnion EuropĂ©enne annonce vouloir produire 10 millions de tonnes dâhydrogĂšne renouvelable dâici 2030 et en importer 10 millions de plus. Investissement nĂ©cessaire : entre 320 et 470 milliards dâeuros.
Les Ătats-Unis dĂ©ploient 9,5 milliards via la loi sur les infrastructures, avec des crĂ©dits dâimpĂŽt de lâInflation Reduction Act offrant jusquâĂ 3 dollars par kilo dâhydrogĂšne propre, soit 34 Ă 140 milliards sur la dĂ©cennie.
La rhétorique politique accompagne ces chiffres astronomiques.
La SecrĂ©taire Ă lâĂnergie amĂ©ricaine qualifie lâhydrogĂšne de âcouteau suisse des solutions zĂ©ro-carboneâ pouvant âalimenter camions, bus et avions, chauffer les maisons, fertiliser les cultures, rĂ©volutionner le transport maritime et nettoyer lâindustrie manufacturiĂšreâ. Le Chancelier allemand Olaf Scholz imagine dĂšs 2022 les terminaux GNL âdemain utilisĂ©s pour importer de lâhydrogĂšne vertâ.
Sur les marchĂ©s financiers, lâeuphorie est totale.
Les cours des entreprises du secteur (Plug Power, Nel ASA, McPhyâŠ) flambent.
Les fonds thématiques hydrogÚne se multiplient.
Les investisseurs voient dans chaque pure player un futur géant industriel.
Tout cela repose sur une idĂ©e simple : lâhydrogĂšne va permettre de stocker et transporter lâĂ©nergie renouvelable partout oĂč lâĂ©lectricitĂ© ne peut aller directement. Câest sĂ©duisant sur le papier.
Le problÚme ? La thermodynamique ne lit pas les communiqués de presse.
La rĂ©alitĂ© : pourquoi câest beaucoup plus compliquĂ©
Avant dâaller plus loin, une clarification rapide.
On parle souvent des âcouleursâ de lâhydrogĂšne. LâhydrogĂšne gris est produit Ă partir de gaz naturel sans captage du CO2 Ă©mis.
LâhydrogĂšne bleu ajoute le captage et stockage du carbone.
LâhydrogĂšne vert est produit par Ă©lectrolyse de lâeau avec de lâĂ©lectricitĂ© renouvelable. Aujourdâhui, 99% de lâhydrogĂšne produit dans le monde est gris ou bleu.
LâhydrogĂšne vert reprĂ©sente moins de 1% des 97 millions de tonnes produites annuellement.
Le premier problĂšme de lâhydrogĂšne, câest le rendement Ă©nergĂ©tique. Pour faire simple : sur 100 kWh dâĂ©lectricitĂ© renouvelable de dĂ©part, seulement 29 kWh sont finalement utilisables aprĂšs le cycle complet.
On perd 71% en route.
Comparons avec une batterie Ă©lectrique : 77 Ă 85% de lâĂ©lectricitĂ© de dĂ©part est utilisĂ©e pour faire rouler le vĂ©hicule.
LâhydrogĂšne demande donc trois fois plus dâĂ©nergie renouvelable pour la mĂȘme distance.
Les coûts reflÚtent ces inefficacités.
En 2024, lâhydrogĂšne gris coĂ»te 1,50 Ă 2,50 dollars le kilo.
LâhydrogĂšne vert ? Entre 3 et 6 dollars selon lâaccĂšs Ă lâĂ©lectricitĂ© renouvelable. LâĂ©lectricitĂ© reprĂ©sente 64 Ă 70% du coĂ»t total.
Pour ĂȘtre compĂ©titif avec le fossile, lâhydrogĂšne vert doit descendre Ă 1 Ă 2 dollars le kilo. Les projections pour 2030 restent Ă 2,50-4 dollars, soit toujours 2 Ă 3 fois plus cher que lâalternative fossile.
Et lâinfrastructure ? La capacitĂ© de fabrication mondiale dâĂ©lectrolyseurs a doublĂ© en 2023 pour atteindre 25 GW annuels, mais lâutilisation rĂ©elle nâest que de 2,5 GW. Un taux dâutilisation de 10%, signalant une surcapacitĂ© massive.
Les stations de ravitaillement ? 1 160 dans le monde fin 2024. Contre plus de 630 000 bornes de recharge Ă©lectrique rien quâen Europe. Un rapport de 1 Ă 500.
Bref, les limites physiques du secteur nâont pas Ă©tĂ© surpassĂ©es par un dĂ©ploiement rapide et massif. Pour les usages du quotidien, lâĂ©lectricitĂ© et les batteries ont gagnĂ©.
Lâeffondrement : quand la bulle rencontre les faits
Les chiffres boursiers racontent une débùcle.
Plug Power, valorisĂ©e 40 milliards au pic, sâĂ©change aujourdâhui autour de 2 Ă 3 dollars lâaction.
Notre pĂ©pite nationale, McPhy, dont lâaction au plus haut valait 41,7⏠sâĂ©changeait derniĂšrement Ă 15 centimes avant dâentrer en liquidation judiciaire cet Ă©tĂ©.
Le norvĂ©gien Nel ASA suit la mĂȘme trajectoire : de 35,15 couronnes en janvier 2021 Ă 2,21 couronnes fin 2024, soit 94% de baisse.
Autre symbole, Nikola Corporation, qui suivait la trajectoire de Tesla mais pour les camions à hydrogÚne, valorisée 30 milliards lors de son introduction en Bourse, a déposé le bilan en février 2025 avec une capitalisation résiduelle de 74 millions.
Bref, les faillites sâaccumulent.
Pourquoi ? Parce que financiĂšrement ça ne fonctionne pas. Les projets nĂ©cessitent des subventions massives pour ĂȘtre viables.
Sans ce soutien, lâhydrogĂšne vert ne peut concurrencer lâhydrogĂšne gris. Et surtout : il nây a pas dâacheteurs. Seulement 12% de la capacitĂ© planifiĂ©e 2030 a identifiĂ© des clients.
Pourquoi la bulle nâĂ©tait pas que financiĂšre : elle Ă©tait aussi politique
Il faut aussi parler des Ătats, parce quâils ont beaucoup contribuĂ© Ă gonfler la bulle.
Entre 2020 et 2022, les stratĂ©gies hydrogĂšne fleurissaient partout. LâUE promettait des volumes faramineux dâH2 vert, la France annonçait des gigawatts dâĂ©lectrolyse, lâAllemagne aussi, les Ătats-Unis sautaient dans la danse avec lâIRA. Sur le papier, câĂ©tait impressionnant. Dans les faits, totalement irrĂ©aliste.
Les ambitions et les subventions Ă©taient dĂ©connectĂ©es de la capacitĂ© rĂ©elle Ă dĂ©ployer des Ă©lectrolyseurs, Ă produire suffisamment dâĂ©lectricitĂ© renouvelable ou Ă trouver des clients prĂȘts Ă payer trois fois plus cher pour de lâhydrogĂšne dĂ©carbonĂ©.
Le secteur gazier a Ă©galement pesĂ© trĂšs fort, poussant lâhydrogĂšne âbleuâ (produit Ă partir de gaz fossile avec capture carbone), souvent prĂ©sentĂ© comme âquasi neutreâ, mais dont lâimpact climatique rĂ©el reste incertain.
Finalement, le choc du rĂ©el sâest imposĂ© : sans Ă©lectricitĂ© verte abondante, tout le chĂąteau de cartes sâĂ©croule. Et lâEurope commence dĂ©jĂ Ă revoir ses ambitions Ă la baisse.
OĂč lâhydrogĂšne a vraiment du sens : sidĂ©rurgie, ammoniac et transport longue distance
MalgrĂ© ce tableau sombre, lâhydrogĂšne possĂšde des applications lĂ©gitimes oĂč lâĂ©lectrification directe est impossible ou impraticable.
La production dâacier reprĂ©sente le cas dâusage le plus prometteur.
LâhydrogĂšne vert est utilisĂ© pour rĂ©duire le minerai de fer, remplaçant le charbon et le coke, responsables actuellement de 7% des Ă©missions mondiales de CO2.
Le projet HYBRIT en SuĂšde, partenariat entre SSAB, LKAB et Vattenfall lancĂ© en 2016, a dĂ©montrĂ© la viabilitĂ© technique avec une usine pilote ayant produit plus de 5 000 tonnes de fer rĂ©duit Ă lâhydrogĂšne depuis 2020.
La production dâammoniac constitue le deuxiĂšme cas lĂ©gitime.
Lâammoniac reprĂ©sente dĂ©jĂ 55% de la consommation mondiale dâhydrogĂšne, plus de 50 millions de tonnes annuelles, utilisĂ©e Ă 80% pour les engrais.
Le procĂ©dĂ© Haber-Bosch pour synthĂ©tiser lâammoniac nĂ©cessite de lâhydrogĂšne comme intrant chimique, pas uniquement comme vecteur Ă©nergĂ©tique. Lâammoniac conventionnel Ă©met 450 millions de tonnes de CO2 par an.
Remplacer lâhydrogĂšne gris par de lâhydrogĂšne vert dans ce processus existant reprĂ©sente une dĂ©carbonation directe avec une infrastructure dĂ©jĂ en place.
Le raffinage pĂ©trolier est le troisiĂšme grand consommateur actuel dâhydrogĂšne, 33% de la demande, pour lâhydrocraquage, lâhydrotraitement et la dĂ©sulfuration. Ici aussi, remplacer lâhydrogĂšne gris par du vert dans ces usages existants est techniquement immĂ©diat.
Pour les sujets transports, si le maritime pourrait trouver dans lâammoniac et non lâhydrogĂšne pur, une solution crĂ©dible (stockage facilitĂ©, meilleure densitĂ© mais toxicitĂ© plus Ă©levĂ©e) pour la dĂ©carbonation des liaisons longue distance, les trains Ă hydrogĂšne sont le seul succĂšs commercial avĂ©rĂ© dans la mobilitĂ©.
Le Coradia iLint dâAlstom assure depuis aoĂ»t 2022 un service commercial rĂ©gulier avec 14 trains dans la rĂ©gion de Bremervörde en Allemagne.
Bilan : plus de 220 000 km parcourus en service passagers, une autonomie dĂ©montrĂ©e de 1 175 km, un ravitaillement en 20 minutes. 41 trains sont commandĂ©s pour lâAllemagne, 6 pour la Lombardie, 12 pour des rĂ©gions françaises.
Le modĂšle Ă©conomique fonctionne pour les lignes non Ă©lectrifiĂ©es de moyenne distance oĂč lâĂ©lectrification par catĂ©naire coĂ»terait 15 millions dâeuros par kilomĂštre. Câest un cas oĂč lâhydrogĂšne bat la batterie et lâĂ©lectrification.
Pour lâaviation long-courrier, le verdict est beaucoup plus incertain.
Airbus a dévoilé en 2020 son programme ZEROe visant un avion commercial à hydrogÚne pour 2035. En 2025, le calendrier a glissé de 5 à 10 ans, le budget a été coupé de 25%.
Au niveau europĂ©en, le rapport Destination 2050 a rĂ©trogradĂ© la contribution de lâhydrogĂšne de 20% Ă seulement 6% de la dĂ©carbonation en 2050.
Les dĂ©fis sont colossaux : stockage cryogĂ©nique, pĂ©nalitĂ© de poids, infrastructure aĂ©roportuaire entiĂšrement nouvelle nĂ©cessaire. Les carburants dâaviation durables Ă©mergent comme une voie plus pratique Ă court-moyen terme.
Pour le stockage dâĂ©lectricitĂ©, si les batteries dominent le stockage quotidien, lâhydrogĂšne pourrait jouer un rĂŽle pour le stockage intersaisonnier dans des rĂ©seaux Ă forte pĂ©nĂ©tration renouvelable.
Le problĂšme : lâefficacitĂ© sur le cycle de 30 Ă 38% pour lâhydrogĂšne reste mĂ©diocre contre 70 Ă 85% pour lâhydroĂ©lectricitĂ© par pompage, limitĂ© elle par des contraintes gĂ©ographiques.
Comment investir sans se brûler
Les pure players de lâĂ©lectrolyse non-rentables restent Ă Ă©viter avec des carnets de commandes en contraction, et une dĂ©pendance totale aux subventions.
Leur survie nécessite des levées de capitaux dilutives répétées.
Les ETF thématiques hydrogÚne ont perdu 30 à 80% depuis 2021 car ils sont massivement concentrés dans ces sociétés défaillantes.
Ă lâinverse, les gĂ©ants des gaz industriels (Air Liquide, LindeâŠ) offrent une exposition sĂ»re avec des fondamentaux solides.
Pour ces groupes, lâhydrogĂšne est dĂ©jĂ rentable sur la production conventionnelle et le vert offre une option de croissance, pas un pari existentiel. En revanche, on sâexpose Ă©galement Ă leurs activitĂ©s moins âplanet-friendlyâ.
Conclusion
La bulle hydrogĂšne sâest bel et bien dĂ©gonflĂ©e. Et câest une bonne nouvelle. Car sous la mousse mĂ©diatique, il reste un secteur essentiel, capable de dĂ©carboner les zones les plus difficiles de notre Ă©conomie.
LâhydrogĂšne ne sauvera pas le monde. Mais il peut sauver prĂ©cisĂ©ment les activitĂ©s que rien dâautre ne peut transformer.
Pour toi, Ă©pargnant responsable, la clĂ© est simple : ne pas te laisser Ă©blouir par les slogans, regarder les usages rĂ©els, soutenir les industriels qui exĂ©cutent et choisir des projets oĂč lâhydrogĂšne fait partie de la solution, pas du storytelling.
On se retrouve dans deux semaines pour une prochaine édition.
PS 1: Si tu souhaites ĂȘtre accompagnĂ©(e) dans tes investissements, rĂ©serve une consultation ici
PS 2 : Toutes les éditions précédentes sont dispos ici.
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GaĂ«l đł
â ïž Et pour finir : Je voudrais te rappeler quâici tu ne trouveras pas de conseils dâinvestissement ni de recommandations personnalisĂ©es. Ces informations sont impersonnelles, uniquement Ă but informatif et pĂ©dagogique et ne sont pas adaptĂ©es aux besoins dâinvestissement dâune personne spĂ©cifique.Tu dois aussi garder en tĂȘte quâinvestir dans des actifs cotĂ©s ou non cotĂ©s comporte un risque de perte partielle ou totale des montants investis ainsi quâun risque dâilliquiditĂ©.Et enfin, le traitement fiscal dâun investissement dĂ©pend de la situation individuelle de chacun. Souviens-toi que les performances passĂ©es ne prĂ©jugent pas des performances futures.



